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‘La prière à la mer’

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L’auteur Khaled Hosseini commémore le décès d’Alan Kurdi, le petit garçon syrien retrouvé noyé en 2015.

Mon Cher Marwan,

Pendant les longs étés de l’enfance, lorsque j’avais l’âge que tu as maintenant, tes oncles et moi étendions nos matelas sur le toit de la ferme de ton grand-père, dans la banlieue de Homs.

Nous nous réveillions le matin sous le bruissement des oliviers dans la brise, le bêlement de la chèvre de ta grand-mère, l’entrechoquement de ses casseroles, l’air frais et le soleil, couronne pâle de kaki à l’est.

Nous t’y avons emmené lorsque tu étais tout petit. Je garde le souvenir précis de ta mère pendant ce voyage, elle te montrait un troupeau de vaches broutant dans un champ parsemé de fleurs sauvages. J’aurais aimé que tu ne sois pas si petit.

Tu n’aurais pas oublié la ferme, la suie sur ses murs de pierre, le ruisseau où tes oncles et moi construisions les milliers de barrages de l’enfance.

Je voudrais que, comme moi, tu te souviennes de Homs, Marwan.

Dans sa Vieille Ville animée, une mosquée pour nous, musulmans, une église pour nos voisins chrétiens, et un grand Souk pour tous, pour marchander des pendentifs en or, des produits frais ou des robes de mariées. Je voudrais que tu te souviennes des allées encombrées, aux effluves de Kibbeh frits, et des promenades du soir que nous faisions avec ta mère autour du parc de la Tour de l’horloge.

Mais cette vie, cette époque, semble désormais n’être qu’une imposture, même pour moi, comme une vieille rumeur éteinte. D’abord il y eu les manifestations. Ensuite vint le siège. Le ciel crachant des bombes. La famine. Les funérailles.

Ce sont les choses que tu connais. Tu sais qu’un cratère de bombe peut devenir un trou d’eau pour une baignade. Tu as appris que du sang noir vaut mieux que du sang rouge vif. Tu as appris que des mères, des sœurs et des amis peuvent être retrouvés, petits triangles de peau illuminés par le soleil, brillants dans le noir, entre les fentes étroites du béton et des briques et des poutres apparentes.

Ta mère est ici ce soir, avec nous, Marwan, sur cette plage froide éclairée par la lune, parmi les bébés en pleurs et les femmes qui s’inquiètent dans des langues que nous ne parlons pas. Afghans et Somaliens, Iraquiens, Erythréens et Syriens. Nous tous, avides de l’aube, nous tous, la redoutant. Nous tous, à la recherche d’un foyer. Je l’ai entendu dire, nous sommes les intrus. Nous sommes les indésirables. Nous devrions emporter notre infortune ailleurs. Mais j’entends la voix de ta mère, dominant la marée, et elle me murmure à l’oreille, « Oh, s’ils voyaient, mon amour. S’ils voyaient seulement la moitié de ce que tu as vu. Si seulement ils voyaient. Leurs paroles seraient plus douces, certainement. »

Alan Kurdi

Je regarde ton profil dans le halo de ce trois-quarts de lune, mon fils, tes cils comme une calligraphie, fermés dans un sommeil candide. Je t’ai dit : « Prends ma main. Rien ne nous arrivera. » Ce ne sont que des mots. Le stratagème d’un père.

Cela tue ton père, ta confiance en lui.

Parce que mes seules pensées, ce soir, sont la profondeur de la mer, son immensité, son indifférence. Mon impuissance à te protéger d’elle. Je ne peux que prier. Prier que Dieu guide ce bateau à bon port, lorsque les côtes échappent à la vue et que nous sommes une moucheture dans le soulèvement des flots, chavirant et versant, facilement engloutie.

Parce que toi, Marwan, tu es une cargaison précieuse, la plus précieuse qu’il ait jamais été.

Je prie pour que la mer le sache.

Inch’Allah.

Combien je prie, pour que la mer le sache.

© Khaled Hosseini

http://www.unhcr.org/fr/news/stories/2017/9/59aa59eea/la-priere-a-la-mer.html

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