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Fiche de lecture – La longue nuit syrienne. Par Michel Duclos

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Titre : La longue nuit syrienne.

Auteur(s): Michel Duclos.

Editeur : Editions de l’Observatoire. (Mai 2019).

Avec le regard du diplomate, Michel Duclos balaye l’ensemble des facteurs qui, sur les 20 dernières années, ont plongé la Syrie dans une longue nuit de cauchemars dont on ne voit pas l’issue. L’essentiel de ces facteurs, depuis la nature profonde du régime des Assad en passant par les fractures confessionnelles jusqu’au jeu des interventions extérieures, est bien connu. Ils sont toutefois ici éclairés sous un autre angle par la connaissance des affaires du monde de Michel Duclos qui, ayant accès à des postes d’observation très privilégiés, repositionne également la question syrienne, et son rôle de catalyseur, dans le jeu très mouvant des grands équilibres planétaires. Un monde où, aujourd’hui, les « néo-autoritaires » prennent une importance grandissante.

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Par Fred Breton.

La longue nuit syrienne
Editions de l’Observatoire par Michel Duclos.

Le livre comprend 235 pages réparties en 5 chapitres, encadrés par une introduction et une conclusion. 4 cartes illustrent certaines notions.

Introduction

Représentant permanent adjoint de la France à l’ONU entre 2002 et 2006, Michel Duclos ouvre son livre en évoquant 3 affaires internationales qui ont eu, selon lui, « des incidences importantes sur la Syrie. »

L’intervention américaine de 2003, en Irak, décidée hors cadre Onusien par l’administration Bush, déstabilisa le pays qui ne s’en est toujours pas remis aujourd’hui. A partir de 2006, dans le sillage de cette intervention, les « autorités » syriennes ont déployé des stratégies pour nuire à l’occupation américaine en appuyant de manière importante une certaine insurrection en Irak. Cette intervention a par ailleurs réactivé le débat lié au recours à la force qui aurait dû entraîner une réforme de l’ONU. Or, celle-ci s’est cantonnée à poser un cadre d’intervention basé sur la nécessité de protéger qui ne fut, en sus, jamais appliqué en Syrie. Le Liban, ou plutôt les affaires libanaises, de sa création en passant par la guerre jusqu’à l’assassinat de Rafik Hariri en 2005, est également intimement lié à la destinée de la Syrie qui n’a jamais cessé d’affirmer sa mainmise sur celle du Pays du cèdre.

Présentation des lettres de créance de Michel Duclos au président Bachar Al-Assad en novembre 2006.
Damas. © Michel Duclos avec son aimable autorisation.

Renouer puis couper les fils

En 2006, Michel Duclos est nommé ambassadeur de France à Damas. Il y restera jusqu’en 2009. Alors que les liens entre la France et la Syrie étaient au plus bas suite à l’assassinat d’Hariri, Jacques Chirac, de manière très inattendue, lui commande de renouer des relations avec Damas. Nicolas Sarkozy ensuite, convaincu que la stabilité du Liban passait par la Syrie, mena une politique de réchauffement progressif des relations avec le régime Assad. La trajectoire des démarches menées par la France au Liban qui se finalisa par l’élection du général Sleiman à la présidence, se déroula sur fond d’assassinat de soutiens du camps « anti-syrien », de déstabilisation du processus du tribunal pour le Liban (TPL) et de montée en puissance du Hezbollah. Du point de vue de Michel Duclos, l’accord de Doha (21/05/2018) eut pour effet principal de consacrer la mainmise de l’axe Iran – Damas – Hezbollah sur le Liban.

L’une des ambitions phares de la présidence de Nicolas Sarkozy a été le sommet pour l’union de la Méditerranée du 13 juillet 2008 qui se finalisa par la présence du couple Assad sur les Champs-Elysées lors du défilé du 14 juillet. Renouer les relations diplomatiques officielles entre la Syrie et le Liban et dénouer le fil du rapport entre Damas et Téhéran aura concentré l’énergie de la diplomatie française. Une énergie motivée par le secret et illusoire espoir de faire évoluer un régime qui démontra par la suite, dès 2010 avec le renversement du gouvernement Hariri puis en 2011 par la répression féroce des revendications populaires, combien il était sourd à toute influence occidentale. François Hollande su alors en tirer les leçons et rompit alors toute relation avec Damas dès 2012.

La Syrie, propriété d’une famille

Après avoir dévoilé les coulisses de la diplomatie française des 20 dernières années en Syrie, l’auteur dresse un portrait de ce que l’on appelle le « régime Assad ». Dès son arrivée à Damas, il observe avec attention et découvre les fondamentaux d’un régime basé sur la famille, les services de renseignements (Moukhabarat) intimement liés aux milieux affairistes et le parti unique, le Baath.

La famille est le vrai cœur du pouvoir en Syrie depuis l’avènement d’Hafez en 1970. Toutes les décisions s’y prennent jusque dans le système de captation des richesses orchestré par le cousin Rami Makhlouf (aujourd’hui en froid et disgrâce).

Le système de renseignement, lié aux 3 corps d’armée, enserre le pays d’une toile qui rayonne depuis depuis Damas où le contrôle est exercé par les très proches de la famille Assad. Indissociable des Moukhabarat, le cercle d’affaire n’a pour autre finalité que de s’attacher des loyautés et de concentrer la richesse vers la famille. Celle-ci rétribuant ses affidés. Le troisième cercle, que Michel Duclos qualifie de « Syrie officielle » n’est guère qu’une coquille vide, sans substance, ni idéologie, qui n’est là que pour parfaire l’asservissement de la société syrienne. Une société que les Assad considèrent comme leur propriété.

En plongeant dans les coulisse des pouvoirs religieux, Michel Duclos met à jour, derrière le paravent de la laïcité, les rapports très ambivalents que le régime entretient avec le religieux. Ainsi que les résultats très douteux de sa politique eu égard à la montée assez inexorable de l’islamisation de la société déjà à l’œuvre bien avant 2011.

Évoquer les Assad sans évoquer les alaouites serait omettre un pan incontournable de leur emprise sur le pays. Derrière l’illusion laïque, les rancœurs inter communautaires couvaient depuis longtemps : humiliation des sunnites, hantises des chrétiens, volonté expansionnistes chiites, marginalisation des Kurdes et domination sans partage des alaouites… Le mandat français a sorti cette communauté de sa marginalisation, la férule des Assad lui aura permis de prendre sa revanche sur le pays. Une domination qui a été assise dans la violence, consubstantielle à leur survie.

Bachar et Asma Al-Assad à Moscou.
Photo prise le 27 janvier 2005
Ammar Abd Rabbo. Licence CC3.0

Une Révolution orpheline

Dans le 3e chapitre, Michel Duclos déroule le fil de la descente aux enfers de la Syrie à partir de Deraa, en mars 2011. Une cette ville où des enfants furent arrêtés, torturés et tués pour avoir contesté le régime. Il livre ici sa lecture du conflit et considère, à juste titre, que la répression féroce a joué à plein pour faire éclater la fracture confessionnelle. A celle-ci s’est ajouté le jeu des interventions extérieures qui peut-être résumé en 3 points : « soutien total de la Russie et de l’Iran au régime, actions troubles des puissances sunnites vis-à-vis de la rébellion, mollesse sur tous les fronts des occidentaux. ».

Pour lui, la question syrienne se découperait en 4 phases :

De mars 2011 à décembre 2013, l’insurrection progresse, se structure et conquière des territoires où elle pose des initiatives de gouvernance innovantes. Le régime accentue la répression, cible les opposants démocratiques les plus en vue notamment la jeunesse urbaine occidentalisée et pousse l’opposition à l’armement. La reculade d’Obama après le massacre chimique du 21 août 2013 va constituer le tournant qui entrouvre la porte à la reconquête d’Assad. Ce dernier joue à fond la carte confessionnelle en libérant des islamistes de prison.

Entre 2014 et septembre 2015, le Hezbollah vient relever Assad, proche de la chute, pendant que la montée des djihadismes, dont Daesh, détourne largement l’attention des Occidentaux. Ceux-ci n’ont accordé que des soutiens ténus aux opposants à Damas. La capitale se trouve menacée sérieusement jusques ses portes et c’est l’intervention Russe, motivée par l’Iran, qui fait basculer définitivement la situation en faveur d’Assad. Malgré les crimes de guerre et contre l’humanité commis par ce dernier dans sa stratégie de reconquête, les Occidentaux n’ont d’yeux que pour Daesh. La diplomatie « officielle » sous égide de l’ONU n’est guère qu’une valse sans consistance. La Russie fait alors son retour fracassant sur la scène internationale.

Entre septembre 2015 et avril 2018, les seules puissances à peser dans le jeu syrien sont le trio d’Astana dont le processus aboutira à la reconquête intégrale de la Syrie dite «utile» soldée par la chute de la Ghouta en avril 2018.

La phase septembre 2015 – avril 2018 se ferme donc pour ouvrir la phase actuelle où ne subsiste plus guère en Syrie que le jeu des puissances extérieures sur l’issue duquel l’auteur ne peut dresser que des hypothèses.

Pour clore le chapitre, Michel Duclos dresse le triste bilan occidental en Syrie. Un bilan qui ne peut s’exonérer de l’héritage des suites de son interventionnisme, notamment américain, dans la région. Cet héritage aura certainement nourri les réticences et le manque de volonté réelle d’agir pour obtenir un résultat probant. La crainte également de la montée en puissance des islamismes additionnée à l’intervention massive focalisée sur Daesh ont constitué les ingrédients du cocktail de la défaite de l’Occident en Syrie et l’inexorable enracinement des radicalisations confessionnelles.

Conférence de presse conjointe au sommet de Paris pour la Méditerranée. 12/07/2008
Michel Sleiman – Sheikh Hamad Bin Khalifa al-Thani – Nicolas Sarkozy – Bachar Al-Assad
Source France Diplomatie. © -/Frédéric de La Mure

Sous le régime de la cruauté.

Comprendre la question Syrienne passe nécessairement par comprendre Bachar Al-Assad. Le portrait esquissé par le diplomate, qui eu le privilège de fréquenter le personnage, est ici éclairant même si Michel Duclos n’a pas la prétention d’aller aussi loin que d’autres auteurs sur ce sujet. Ayant observé le « jeune » président lors de différentes occasions et situations, Michel Duclos le dépeint comme « un calculateur capable de toutes les faussetés derrière l’apparence de l’ouverture d’esprit no exempt, à certains égards, d’une étonnante candeur ». Un caractère qui après avoir séduit ses interlocuteurs finit par les décevoir immanquablement.

La construction du personnage est aujourd’hui bien connue. Ophtalmologiste en partie formé en Occident, il est rappelé à la mort de son frère, Bassel, en 1994. Sa formation prend alors une toute autre tournure. Tout est mis en œuvre pour qu’il accède à la succession de son père, ce qui advient en 2000. L’une des clés pour cerner Bachar, et finalement appréhender ses actions, tient dans son essence profondément alaouite, lui qui « avait les tripes d’un chef alaouite, animé d’une méfiance viscérale à l’égard de tout ce qui n’était pas sa communauté, ne croyant qu’aux rapports de force pour assurer la sécurité de celle-ci, ne misant que sur les formes les plus brutales de répression pour assurer la survie du régime. ».

Tout dans son parcours, jusque dans son maintien au pouvoir, n’aura fait que le conforter dans son sentiment de légitimité incontestable. Toutefois, rien dans cette personnalité pour singulière qu’elle fut, ni dans son parcours, ne saurait expliquer pourquoi un dictateur, autoritaire et retors certes, bascule dans le crime de masse. Si ce n’est d’avoir à l’esprit que le logiciel du système Assad est programmé pour s’assurer la possession d’un pays quel qu’en soit le prix. Sans négliger également une propension personnelle à la cruauté largement démontré par cet archipel de la torture qu’est devenu la Syrie.

Il pourrait être étonnant qu’un tel homme ait indéfectiblement lié sa survie à l’Iran et la Russie, en renonçant à sa souveraineté. Pour l’Iran, les raisons plongent dans l’histoire du régime et remontent à Hafez. Celui-ci savait son pouvoir indissociable d’un appui extérieur. L’Iran post 1979, avec la longévité que n’ont pas les puissances démocratiques, lui a apporté cette garantie. Il n’est toutefois pas dite que, de leur côté, les Iraniens n’aient pas tout mis en œuvre depuis 2011 pour écarter d’autres options qui leur auraient été moins favorables.

Michel Duclos met également en évidence que ce régime est un régime faible en raison de sa sujétion à la peur. Une pression, pour peu qu’elle soit forte et volontaire, aurait été de nature à le déstabiliser et entraîner un lâchage de ses soutiens internes. Ce que Barack Obama n’a pas compris (ou peut-être trop bien compris). Son renoncement à intervenir en 2013 n’aura fait que renforcer Assad en laissant à penser qu’il souhaitait son maintien.

8 ans après mars 2011, Michel Duclos fait le bilan d’un Assad qui a su rester au pouvoir quoiqu’il en coûte. Et ce même s’il n’est guère plus qu’un « seigneur de guerre, tributaire des subsides des nouveaux affairistes ». Il compte sur la persistance de son appareil sécuritaire, les Moukhabarat, pour, un jour, renaître et renchaîner le pays. Un pays qu’il aura, a contrario de son père, remodelé sur le plan démographique afin de purger la société des récalcitrants.

Cupidity – A Weird Love Relationship Among Assad, Russia, and China
Source Syria Freedom – Attribution 2.0 Generic (CC BY 2.0)

Repolarisation du monde.

Pour finir son exploration, Michel Duclos prend de la hauteur en replaçant la Syrie dans « le contexte des grandes turbulences géopolitiques de notre époque. » Il s’interroge sur « l’ombre portée sur le monde de la victoire d’Assad. ». Qui lira attentivement le livre comprendra avant même que l’auteur ne le formule que les deux grands vainqueurs sont l’Iran et la Russie, et non point Assad. S’il est pour l’auteur difficile de déterminer le rôle exact joué par la Syrie dans le repositionnement des grands équilibres planétaires, il ne peut que constater la montée en puissance des nouveaux autoritaires, Russie en tête. Et, corrélativement, un retrait voire une défaite de l’Occident.

Observateur attentif et informé des affaires du monde, Michel Duclos avait déjà par 2 fois, en 2006 et 2015 (dans la revue « Commentaire ») décrit le déclin américain et le retour en force inattendu de la Russie. Capitalisant sur un sentiment anti-occidental que l’on peut résumer grossièrement comme étant imputable à l’hyper – interventionnisme piloté par les US, Poutine aura réussi l’exploit de légitimer ses interventions ukrainiennes et syriennes. Un focus sur la personnalité de Poutine autorise Michel Duclos à conclure qu’il a « délibérément joué, depuis 2011-2012, la repolarisation du Monde. »

Dans le jeu des percées diplomatiques historiques, 2015 a vu aboutir deux accords de premier plan : celui sur le nucléaire iranien (14 juillet) et celui de Paris sur le changement climatique (COP 21 en décembre). Les avancées qu’ils promettaient n’ont été possibles que par des jeux d’alliances et de rapports diplomatiques visiblement peu conventionnels. Las, dès 2016, la percée obtenue ne se transforma pas avec l’arrivée de Donald Trump. Cette période, 2015-2016, confirme donc que le modèle démocratique libéral est doublement contesté , autant de l’intérieur par la montée des populismes que de l’extérieur par la modernisation des autoritarismes.

Pour finir, Michel Duclos termine ce chapitre en rappelant combien la Syrie est aujourd’hui « notre guerre d’Espagne ». Elle n’a pas initié tous les bouleversements très bien décrits tout au long du livre. Mais, elle les a catalysés et accélérés. Les Occidentaux sont désormais inexistants au Levant et considérablement affaiblis ailleurs sur l’échiquier mondial. Dans cet échec, le poids de l’inaction, pour ne pas dire de l’infinie tolérance, face à l’ampleur des crimes commis en Syrie porte une conséquente responsabilité.

Conclusion

En guise de conclusion, Michel Duclos ne peut s’empêcher de cultiver l’espoir qu’un jour la Syrie sera unifiée et pacifiée après être revenue aux Syriens comme le rêvent et oeuvrent pour les quelques opposants démocratiques encore en vie aujourd’hui. Avant que ne s’alignent les planètes, il y a encore fort à faire. En premier chef, il est incontournable que la justice passe sur les bourreaux de la Syrie. Et également, que les états européens, France en tête, se décident enfin à jouer un rôle central pour rapprocher les positions des uns et des autres.

 

Le quartier de Salaheddine à Alep
23 novembre 2012
Source Syria Freedom – Licence CC2.0