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Fiche de lecture – Dans la tête de Bachar Al-Assad

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Titre : Dans la tête de Bachar Al-Assad.

Auteur(s) : Subhi Hadidi , Ziad Majed, Farouk Mardam-Bey.

Editeur : Solin/Actes Sud. Octobre 2018

Au fil de 188 pages très documentées, « Dans la tête de Bachar Al-Assad » entre en profondeur dans ce qui constitue « l’originalité » du système dictatorial dynastique installé en 1970 par Hafez Al-Assad et perfectionné par son fils. Caractérisé par son ultra-violence à l’égard de la population qui devrait lui valoir des condamnations unanimes, Bachar Al-Assad aura réussi le tour de force de se maintenir au pouvoir, avec le soutien de ses parrains Russes et Iraniens et de passer pour un interlocuteur presque normal pour une large partie de la communauté internationale.

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Couverture du livre « Dans la tête de Bachar Al-Assad »
Subhi Hadidi, Ziad Majed, Farouk Mardam-Bey.

Malgré l’accroissement de l’offre littéraire sur la Syrie, rares sont les livres qui décrivent le système totalitaire dynastique installé par la famille Assad depuis 1970. En 1986, il y eu « L’Etat de Barbarie » de feu Michel Seurat qui révélait au public l’ignominie de ce régime. En 2013, « La Syrie de Bashar Al-Asad » de Souhaïl Belhadj expliquait le système « Bachar » de manière plus universitaire. « Dans la tête de Bachar Al-Assad » vient compléter ces travaux en abordant le sujet sous un angle particulièrement original.

Le livre est organisé en 6 chapitres et bénéficie d’informations très précises tels les noms des multiples protagonistes de cette nébuleuse familiale et clanique, des dates ainsi que des chiffres qui étayent le propos. Pour « entrer » dans la tête de Bachar Al-Assad, il est émaillé de nombreuses traductions des discours du dictateur et qui donnent la mesure du lyrisme rhétorique de ce dernier. Une chronologie de l’histoire de la Syrie ainsi qu’une bibliographie centrées sur le thème traité complètent fort profitablement l’ouvrage.

La structure des régimes et ses bases

En remontant les origines alaouites profondes, et rurales, de la famille Al-Assad, qui s’appelait Al-Wahch jusqu’en 1927, les auteurs tordent le cou à l’idée reçue qui voudrait que ce régime soit d’essence confessionnelle alaouite. La grande habileté de Hafez a été de doser savamment l’intégration des minorités confessionnelles tout en installant les alaouites aux principaux postes de commande. Sa famille est, elle, répartie dans les lieux de pouvoir. Le clan reste en effet le cœur de celui-ci. Et s’il y a une influence alaouite à chercher, il faut plonger dans les tréfonds de la pensée de la doctrine nosaïrite : «… l’ésotérisme, la dissimulation, la solidarité familiale et clanique, la soumission à la personne du chef, la conclusion d’alliances contrevenant à l’esprit de la doctrine pour mieux la préserver…» sont des moteurs essentiels du système installé par Hafez.

Celui-ci commence à penser sa succession dès 1983 en choisissant son 1er fils, Bassel, un militaire comme lui. 11 ans de patiente formation furent contrariés par un banal accident de voiture qui le tua en 1994. Le choix, par défaut, de Bachar fut très fortement orienté par Anissa, sa mère.

Face aux jeux d’alliances et de compromis entre les composantes bourgeoises, affairistes et militaires symbolisés par l’oncle Rifaat, le jeune Bachar ne pesait relativement pas lourd. Hafez apporte donc un soin et un génie manipulateur particuliers à bâtir les fondations du fauteuil de son fils. Il écarte les éléments les plus dangereux de toutes les manières possibles : mutations, éviction, suicides… Et grâce à des médias aux ordres, ainsi que d’habiles manipulations diplomatiques, il construit la stature « internationale » du jeune ophtalmologiste.

En 6 ans, et après une révision constitutionnelle, Bachar accède au trône en juillet 2000. La maturation qui le fait passer du statut de « docteur » à ceux de secrétaire général du parti Baath et de chef d’état-major, n’aura pris guère plus d’une poignée de jours.

https://www.flickr.com/photos/syriafreedom/8106434892

Syria’s President Assad is depicted as a duck in graffiti in a village in the Jabal al-Zawiya area. The graffiti pokes fun at a leaked email exchange between Assad and his wife Asma in which she refers to him by his nickname “duck.”
(Source Syria Freedom, certains droits réservés)

Ce n’est pas parce que le costume dictatorial est taillé à votre mesure que vous êtes à même de l’endosser, mais pour le compte, les 18 années qui suivirent démontrèrent que Bachar sut le porter avec brio. La preuve en est que l’ouverture de la société civile, lors du « Printemps de Damas », ne fut qu’une parenthèse de moins d’un an et qui se referma avec la plus grande brutalité. La logique sécuritaire et le pillage organisé des richesses n’avaient d’autres objectifs que de servir les Assad et les Makhlouf, les deux familles installées au faîte du pouvoir.

La subtile différence entre Hafez et Bachar tient en ce que ce dernier eut massivement recours aux membres de sa famille pour asseoir son pouvoir. Il sut également manipuler la communauté alaouite après la Révolution de 2011 pour s’assurer d’un soutien majoritairement sans faille.

Pour comprendre le maintien au pouvoir de Bachar Al-Assad, il convient également de regarder la manière dont son père a profondément restructuré l’armée dès 1970. Composée de 3 corps, l’Armée Arabe Syrienne comporte également 3 divisions annexes essentielles : Les Forces spéciales et la 4e Division – qui ont absorbé les Brigades de défense de Refaat – ainsi que la Garde républicaine. Ce sont ces éléments qui furent les plus loyaux et les plus efficaces dans la répression sanglante post 2011.

Mais l’armée à elle seule ne suffit pas et la grande réussite d’Hafez est l’appareil sécuritaire bâti sur 4 directions très organisées et fortes de 80 000 agents appuyés par des centaines de milliers d’informateurs zélés. Cette véritable toile d’araignée qui couvre toute la Syrie a pesé également dans la stratégie contre – révolutionnaire.

En Syrie, le peuple est « souverain » comme en témoignent les scores plébiscitaires engrangés par Hafez et son successeur à chaque élection. La seule fois où une concurrence fit chuter le score en-deçà de 95% (89,7%) ce fut grâce à des candidats dûment adoubés par le pouvoir.

Les privilégiés du système.

Fondé par Michel Aflak et Salah Al-Bitar, le Baath s’est transformé après le coup d’état de 1963 puis après la prise de pouvoir par Hafez en 1970. Il est devenu un instrument d’encadrement de la population et de la vie civile. Pour un peuple sous coupe réglée, cette dernière se résume à tous les services proposés par le Baath depuis l’école jusqu’à la vie professionnelle. Basé sur une idéologie « nationaliste panarabe », le crédo est ressassé comme un dogme faisant de la Syrie « le cœur battant de la nation arabe ». Alors qu’il a compté fortement dans l’histoire moderne de la Syrie à sa création en 1947, le Baath n’est guère aujourd’hui qu’une coquille vide passablement inutile et vouée à assurer le maintien au pouvoir des Assad.

Dès 1963, la doctrine du Baath a conduit à une étatisation de l’économie syrienne. Sans la remettre en cause, Hafez a autorisé l’émergence d’une bourgeoisie affairiste en lui accordant un quasi-monopole sur les marchés d’état. Le système se caractérise très vite par une corruption massive et abouti à un enrichissement rapide de cette élite au détriment du peuple. Bachar amplifie le mouvement en introduisant une dérégulation sauvage tout en gardant fermement les rennes. Il renforça alors la richesse de ces privilégiés en ruinant notamment la classe paysanne et rurale. En 2008, alors que les milliards de dollars s’accumulent pour quelques-uns, 33% des syriens vivaient sous le seuil de pauvreté.

La figure la plus emblématique de ce système de captation des richesses est Rami Makhlouf, le cousin qui contrôle 60 % de l’économie syrienne en 2010. Ceux qui évoquent un aspect confessionnel du soulèvement de 2011 négligent de souligner que les élites de toutes les confessions sont entièrement compromises dans ce fonctionnement très juteux. Certaines des raisons sont donc à rechercher dans les exclusions de la croissance et du bien-être social d’une large partie de la population.

https://www.flickr.com/photos/jmenj/24264024136

L’étau Bachar Al-Assad : Dessin exposé à la Villa Méditerranée, Marseille, France
(Source Jeanne Menjoulet, certains droits réservés)

Sur le plan confessionnel, Hafez Al-Assad utilise avec maestria la rhétorique et l’image laïques du Baath tout en manipulant les élites religieuses. Il réprime avec la plus grande brutalité l’opposition communiste, de même que celle des frères musulmans entre 1980 et 1982 (Massacre de Hama en 1982 qui fit 20 000 morts). Et dans le même temps, il s’appuie sur des personnalités musulmanes traditionalistes et leur appétit de pouvoir pour les asseoir à la tête des autorités religieuses, toute loyauté acquise. Bachar assurera la continuité, laissant ces vassaux vaquer à leurs occupations d’islamisation progressive de la société.

L’appareil religieux a ainsi joué un rôle fondamental dans la propagande du régime et la décrédibilisation des ressorts populaires et démocratiques du soulèvement de 2011. Pis, les pires exactions répressives furent bénies par les autorités religieuses, de quelque confession que ce soit.

Cette allégeance n’est pas l’apanage du clergé sunnite et concerne les instances cléricales de toutes les autres confessions (Chrétiens, Alaouites, Druzes, Chiites…). Les chrétiens sont particulièrement choyés pour des raisons diplomatiques. Aux yeux de l’Occident, ils incarnent en effet l’image des minorités menacées, et tant que le régime apparaît comme leur bienveillant protecteur, peu importe la brutalité de la répression contre les autres.

L’image de Bachar

Le soin apporté à la fabrication de l’image de Bachar explique la « bienveillance » dont il bénéficie quels que puissent être ses actes. L’homme est médecin, a étudié à Londres et a eu le goût d’épouser une charmante syro – britannique, Asma al-Akhraf. Ils s’habillent en sus à l’occidentale. Dès son élection, les 3 piliers de son image que sont le modernisme, l’anti-impérialisme et la laïcité ont été mis en scène.

Le modernisme, qui s’est essentiellement traduit par la libéralisation économique, a été très commode à utiliser pour décrédibiliser le soulèvement de 2011. En opposition à l’image d’une élite forcément présentée comme éduquée et cultivée, le commun des syriens n’était qu’un ramassis de « rats » tout juste bons à être exterminés.

https://www.flickr.com/photos/syriafreedom/6920461745

Assad Specialties : Repression, Brutality, Hezbollah, Peace with Israel
(Source Syria Freedom, certains droits réservés)

L’anti-impérialisme a également ses vertus. Il est « anti-américain » et de ce fait facilite l’accréditation d’une révolution manipulée par l’étranger. Il est « anti-israélien » et permet d’être un défenseur de la cause palestinienne sans combattre. Il est « nationaliste arabe » et permet de s’attirer les faveurs des populations en Afrique du nord.

La laïcité, dont on a vu qu’elle n’est qu’un paravent, est un moyen très efficace d’instrumentaliser les minorités et de plaire à l’occident. Elle a cela de pratique que les pires massacres commis seront toujours acceptables car celui qui les commet est présenté comme le « moindre mal » face à la barbarie djihadiste. En ce sens, Daesh aura été un atout capital pour Bachar Al-Assad.

Cette image est parfaitement relayée par des réseaux de propagande plus ou moins volontaires ainsi que des organes de presse un tantinet crédules. Ce qui explique aisément comment un public peu intéressé, et peu cultivé, par le Moyen-Orient en arrive à se détourner de la situation humaine dramatique de la Syrie.

L’originalité du livre est d’aborder un concept méconnu (chez les non-arabes) pour définir Bachar al-Assad : la « mumâna’a » ou « récalcitrance ». Ce qui fonde ce concept et qualifie le père comme le fils n’est pas évident à résumer et seule une lecture attentive du livre permettra d’en saisir les subtilités. La meilleure synthèse concernant Hafez est qu’il aura « …pour assurer la pérennité de son pouvoir [maintenu] le pays en état de guerre sans avoir l’intention de la faire. ».

A sa mort, il passait pour un opposant farouche à Israël sans avoir livré aucun combat depuis 1974. Et il était confortablement installé au Liban où le Hezbollah livrait bataille pour son compte. La « récalcitrance » de Bachar s’est traduite par la perte de cet héritage libanais et une forme d’assujettissement au Hezbollah passé sous contrôle iranien. Il sut toutefois conserver le minimum nécessaire après le retrait des troupes syriennes en 2005 pour présider aux destinées du Liban.

Depuis 2011, le récalcitrant a abouti singulièrement à livrer son pays à deux autres, la Russie et l’Iran, qui le portent à bout de bras. Ce maintien au pouvoir fait l’affaire d’Israël qui regrette le calme des longues années de son règne absolu, et il a su disparaître des émois de la communauté internationale derrière Daesh.

L’état de barbarie

Pour finir, le livre met l’accent sur un aspect consubstantiel du régime des Assad qui est la violence en toute impunité. La répression des Frères musulmans (et des communistes) entre 1980 et 1982 a traumatisé la société syrienne. Elle a poussé les syriens au mutisme et aux replis communautaires et confessionnels. A ses débuts, la violence de Bachar est portée au Liban à travers des assassinats politiques. Après 2011, elle s’exprime sans aucune comparaison possible avec son père et se traduit par un pays en ruines, 500 000 morts et 13 millions de déplacés internes et de réfugiés. Tous les moyens sont utilisés depuis les tirs à balles réelles sur les manifestants jusqu’aux bombardements à l’arme chimique sans oublier les projectiles prohibés comme les bombes barils. Dans une optique d’éradication de toute opposition, les civils sont des cibles privilégiées. En parallèle, tout est fait pour briser la société : arrestations arbitraires, torture à l’échelle industrielle, viols planifiés de femmes, hommes et enfants, sièges qui affament les populations… Des lois sont également promulguées pour éviter le retour des déplacés en confisquant, par exemple, leurs biens.

Le déferlement de violence aura comme effet à long terme de plonger plus encore les syriens dans le mutisme et d’exacerber les fractures confessionnelles et communautaires. Aux termes de 18 années de règne sur un pays qu’il a carbonisé pour rester au pouvoir, Bachar al-Assad aura réussi le tour de force d’apparaître comme une icône derrière laquelle extrême-droite comme une grande partie de l’extrême-gauche se retrouvent. Et tout autant comme un interlocuteur absolument normal aux yeux de la majorité de la communauté internationale…

https://www.flickr.com/photos/syriafreedom/6920566369/

This is How Assad stays in Power
(Source Syria Freedom, certains droits réservés)

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