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Syrie – Fiche de lecture – Je viens d’Alep de Joude Jassouma, avec Laurence de Cambronne.

Par Fred Breton

Après un essai, voici un témoignage pour poursuivre les chroniques dédiées aux livres qui parlent de la Syrie. Malheureusement, les livres témoignages de réfugiés syriens ne font que venir enrichir la documentation sur la Syrie d’histoires qui n’auraient pas dû être. Si l’on ne s’attache pas aux qualités littéraires, diverses, tous seraient à lire car ils composent une somme d’histoires et de parcours individuels qui éclaire et enrichi la grande Histoire, celle des centaines de milliers de personnes qui prennent, contraints et forcé, le chemin d’un exil incertain.

« Je viens d’Alep » de Joude Jassouma, avec Laurence de Cambronne, est sous-titré « Itinéraire d’un réfugié ordinaire ». Il est publié au Livre de poche et comporte 174 pages et 9 annexes. Le ton est narratif avec des phrases courtes et, à travers le parcours de Joude, on effleure l’histoire récente de la Syrie et certains aspects de la vie quotidienne, de la société d’avant la Révolution de 2011. Les annexes posent quelques utiles repères chronologiques, des données chiffrées sur le conflit, les parties en présence et les composantes de la société syrienne.

Le narrateur, Joude est né à Alep, en 1983. S’il se définit comme un réfugié ordinaire, c’est aussi une histoire d’un Syrien ordinaire qu’il narre avec l’aide de Laurence de Cambronne, ancienne rédactrice en chef à Elle, qu’il a rencontré sur le chemin vers la France, en Grèce, à Lesvos.

Son enfance, à Alep, narre celle des syriens des quartiers commerçants de l’Est d’Alep. La famille est de confession musulmane, mais pratiquante plus par tradition sociale que par conviction profonde. C’est une famille nombreuse, 7 frères et 2 sœurs, dont les garçons sont voués à travailler dès la fin de l’école obligatoire, à 13 ans, pour compléter le maigre salaire d’un père fonctionnaire dans un magasin d’état. La maison familiale, comme nombre de maisons syriennes, s’est agrémentée d’étages au fils des années pour accueillir les familles qui se fondent au fur et à mesure où les enfants grandissent.

Scène du Souk d’Alep
Mai 2004 – Fred Breton

Si ses frères aînés travaillent dans la confection, Joude commence à travailler dans une épicerie, à 12 ans et il n’est pas question qu’il ne le fasse pas. Mais voilà, Joude aime les études, la littérature et par-dessus tout le français. Comme il est débrouillard, doué en électronique, il met tout en œuvre pour gagner de l’argent par lui-même et aller au-delà de cet horizon prévisible où le pousse son père, vers le bac littéraire puis à l’université d’Alep.

Tout au long de la fac, seules comptent les études et le travail pour les payer. En 2008, Joude effectue un petit séjour de coopération universitaire en France, à Clermont-Ferrand. Ce court séjour occasionne une surcharge émotionnelle, par trop d’informations. Il poursuit ses études, et, diplôme de Master en poche, comme les salaires d’enseignants sont inférieurs à ceux des ouvriers en Syrie, il part en Arabie Saoudite. Il y est mieux payé, mais malheureux dans ce pays si éloigné culturellement de sa Syrie natale. Et puis Joude a aussi rencontré Aya, jeune étudiante vers laquelle ses pensées s’envolent. On déflorera pas les hasards qui font que Aya aura été finalement celle que la mère de Joude a choisi de lui présenter mais ils finiront par se fiancer.

Dans l’histoire de Joude, on lit en filigrane celle de la Syrie avec la chape de plomb qui entoure le massacre de Hama en 1982, la « haine » des Juifs dans laquelle les Syriens sont alors éduqués, l’avènement de Bachar, cet homme moderne et éduqué en occident.

Minaret, aujourd’hui détruit, de la Mosquée des Omeyyades
Mai 2004 – Fred Breton

Et en 2011, à Deraa commença une Révolution. Le cœur de Joude bat du côté des Révolutionnaires, mais il reste à l’écart. Conscient du caractère tyrannique du régime d’Assad, il voit monter en puissance une opposition djihadiste armée qu’il rejette tout autant. La famille fuit Alep Est, bombardée massivement par les forces d’Assad, pour Alep Ouest où tombent des roquettes venant des zones rebelles. Ils partent plus au Nord, chercher un semblant de quiétude pour finalement être encore poussés à fuir. Puis c’est la Turquie, en désespoir de cause, où les conditions de vie incitent Joude et Aya à choisir la voie maritime pour l’Europe. Le choix est difficile, car un bébé, Zayna Alsham, est né et la mer a avalé tant de réfugiés.

Arrivés sains et saufs, sur l’ile de Lesvos, ils découvrent la solidarité et un accueil humain, amical des grecs et des bénévoles, français dans son cas, impliqués dans l’assistance aux réfugiés. La Grèce n’est qu’un transit et il s’en fallu de peu que Joude aille en Allemagne, voire soit refusé sur le sol Français vers lequel ses rencontres, avec Karen et Laurence de Cambronne notamment, et un tropisme linguistique l’ont amené à se tourner.

Le 9 juin 2016, Joude et sa famille arrivent à Martigné-Ferchaud, en terre bretonne, avec d’autres Syriens où le maire les accueille avec quelques mots d’arabe. Loin de images de rejets que la France a auprès des réfugiés, l’accueil est chaleureux, solidaire, ouvert. La suite verra le contrecoup des souffrances endurées rattraper Joude, elle verra également la famille s’installer et obtenir leur statut de réfugié pour 10 ans, le 17 mai 2017.

Le livre se ferme sur Joude qui est devenu auto-entrepreneur, Aya qui a repris des études en science de l’éducation, la famille qui s’est agrandie avec Rose venue rejoindre Zayna Alsham. Le rêve d’avenir de Joude est aujourd’hui d’être au cœur de la société française, d’être vu comme un homme ordinaire dans notre pays et non un réfugié.

J’ajouterai que Joude n’est pas son nom, il s’appelle Jehad mais dans notre pays, où se mêlent la méconnaissance des cultures du Moyen-Orient, la peur du terrorisme et le repli identitaire, il ne fait pas bon se prénommer Jehad. Pourtant, c’est un beau prénom Jehad, en Syrien cela veut dire « celui qui réussit tout ce qu’il entreprend ».

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