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Mourir d’effroi

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Dès son arrivée au pouvoir, en 1970, Hafez Al-Assad a fait de la prison un élément central de gouvernance et de prise en main de la société syrienne (lire notamment à ce sujet « Sortir la mémoire des prisons » de Yassin Al-Haj Saleh). Sur le plan purement répressif, les méthodes carcérales ont été expérimentées et développées, entre autres, dans la tristement célèbre prison de Palmyre (Tadmoor). Bachar Al-Assad a suivi les traces de son père, avec toutefois une évolution significative en termes d’échelle depuis 2011 et les soulèvements populaires pacifistes réprimés avec férocité. Il est tout à fait légitimement possible de parler de véritable « industrie de la torture et de la mort » dans les prisons syriennes aujourd’hui (Lire « Opération César » de Garance Le Caisne). Palmyre détruite par DAESH, c’est la prison de Saidnaya qui en est devenu le symbole mais il existe plus de 27 centres d’emprisonnement et de tortures en Syrie.

Les témoignages des, rares, survivants et rescapés de ces camps d’extermination nous parviennent de plus en plus. Les rendre visibles est un enjeu fondamental pour l’avenir, autant pour la justice que pour la mémoire.

Oeuvre de Miream Salameh
Artiste syrienne en exil.
(Tous droits réservés, avec son aimable autorisation.)

 

Mourir d’effroi.

C’est ce qui est arrivé au jeune Abdel-Kader El Nasser.

Ce témoignage a été publié sur Facebook par Khalil Alsayed, survivant des prisons d’Assad, et a été traduit en français par Firas Kontar.

Nous le reproduisons aujourd’hui avec son autorisation en mémoire de tous les prisonniers qui  sont morts et continuent aujourd’hui plus que jamais à mourir dans les centres de tortures du régime d’Assad.

 » Dans la prison des services de la sécurité aérienne je n’avais pas de nom mais un numéro le 1220, il est interdit de prononcer nos noms. Le jeune Abdel-Kader El Nasser ne connaissait pas cette règle, c’était un jeune étudiant en 2eme année de médecine à l’Université de Kalamoon. Ils l’ont amené en 2013 avec ses compagnons parce qu’ils avaient organisé un sit-in, il avait très peur, je lui ai dit de ne pas s’inquiéter, qu’ils allaient l’emmener à l’interrogatoire. Je lui ai demandé de ne pas résister de répondre aux questions, qu’ils allaient le torturer, qu’il fallait tout dire pour éviter d’être trop torturé et avec un peu de patience ce mauvais moment passera.

C’était l’hiver Il faisait froid, les gardes l’ont ramené au bout de deux heures sans avoir été interrogé, tous ses compagnons sont passés devant lui à l’interrogatoire. Avant de le ramener en cellule les gardes l’avaient aspergé d’eau froide. Abdel-Kader tremblait, nous l’avons allongé par terre et avons tenté quelques massages pour le réchauffer. Rien ne le soulageait, j’ai appelé un des geôliers le suppléant de nous donner une couverture pour ce jeune qui était en train d’agoniser. Je me rappelle encore de la réponse du geôlier : Si tu me déranges encore une fois fils de pute je vous tue tous les deux.

Quelques heures plus tard le jeune Abdel-Kader ne tremblait plus mais sa respiration était entrecoupée ses lèvres étaient devenues bleues, je n’ai pas résisté, je me suis levé et j’ai frappé à la porte. Le geôlier a ouvert la porte, j’ai eu un moment de soulagement pensant que ce geôlier allait enfin nous aider, une fausse joie c’était pour me trainer dans le couloir et me rouer de coup j’ai dû recevoir une cinquantaine de coup de fouets. Je suis rentré dans la cellule en rampant, du sang coulait sur mes jambes. Abdel-Kader est décédé plusieurs heures plus tard. A ce moment les geôliers nous ont jeté une couverture pour qu’on enroule le corps que l’on a déposé par la suite dans le couloir de la prison coté toilette à côté des corps des compagnons d’Abdel-Kader, ils étaient morts durant l’interrogatoire.

Ils ont refusé la couverture alors qu’il était en vie et l’ont jeté après sa mort pour y être enveloppé.

La vraie souffrance est arrivée quatre mois plus tard quand j’ai été transféré vers la prison de ’Adraa (prison civile ou le régime transfère les détenues avant de les relâcher et ou les visites sont possibles). Un prisonnier demandait si quelqu’un avait croisé son cousin Abdel-Kader El Nasser. J’ai compris grâce à ses descriptions que c’était le jeune Abdel-Kader, je lui ai tout raconté. Une semaine plus tard j’ai reçu la visite d’une dame.

Elle m’a dit: Etes-vous Khalil Alsayed.
J’ai répondu: Oui qui êtes-vous?
Elle a répondu : Je suis la mère d’Abdel-Kader El Nasser.

Je n’ai pas pu retenir mes larmes, je pleurais sans voix, elle demandait des précisions et détails sur Abdel-Kader, c’était bien lui : Abdel-Kader El Nasser étudiant en 2eme année de médecine, le père est médecin et la famille habite le quartier de Mezzeh à Damas. Comment lui dire que son fils est mort dans mes bras ?

Elle s’est évanouie sur place.

Ne jamais oublier Abdel-Kader et tous les autres »

Khalil Alsayed
Traduction : Firas Kontar

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